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En juin
1953 un appel de mon vénéré maître Tamio Kurihara à la ci-devant Ecole
d'Enseignement des Arts Martiaux de Kyoto (Dai-Nihon Budô Semmon Gakkô, en
abrégé : Busen, qui était la seule école du Japon spécialisée dans la
formation d'éducateurs en arts martiaux) m'annonçait la nouvelle : "Le
Président Bonemori de la Fédération française de Judo est au Japon, il
cherche un bon instructeur de judo, je t'ai chaudement recommandé." Une
demande similaire émanait également des Etats-Unis, mais pour les gens de
notre génération, il n'était pas question de faire une entorse à la règle
de conduite absolue qui voulait que "...le disciple suivît à trois
pieds de distance le maître dans ses déplacements et sans marcher sur son
ombre!"
J'acceptai
donc les conditions qui n'étaient guère brillantes : "Contrat d'un an,
sans rémunération, mais avec billet d'avion aller-retour." Va
donc pour la France, en juillet prochain! Le Japon avait perdu la guerre,
mais n'était certes pas vaincu sur le plan spirituel. On a beau être petit,
cela n'empêche nullement de terrasser un adversaire de grande taille. Telle
est l'essence de l'Ame Japonaise. Je me transportai donc outre-mer avec
l'intention de montrer ce qu'était l'esprit du bushidô, le noble idéal
chevaleresque du Japon!
Tous
les discours au monde seraient incapables d'enseigner le judo. Si on ne
montre pas l'exemple de son propre corps, les gens ne suivent pas. Du temps
que j'étais professeur assistant à l'Université de l'Institut Tôa Dôbun
Shoin (N.d.T. : Institut d'Etudes et d'Amitié des Cultures Communes
Sino-Japonaises, fondé dès l'époque Meiji sur la communauté de la culture de
ces deux pays, pour la protection du territoire chinois et contre les
empiétements des puissances occidentales ; échanges culturels, et
d'étudiants à l'Université de Aichi, etc.; dissout en 1946) à Shanghai, je
prenais des leçons auprès d'un Anglais, ce qui me permettait de me
débrouiller plus ou moins dans cette langue, et pour le reste je confiais
aux gestes ce que je ne pouvais exprimer par des mots. Ainsi,
je me rappelais que j'utilisais souvent l'expression anglaise "Like
that..." illustrée d'un geste ad hoc, lorsque je me trouvais à cours
de vocabulaire. On m'indiqua aussitôt qu'en français la même expression se
disait "Comme ça..." Et c'est ainsi qu'à force de dispenser mon
enseignement par l'exemple de mon corps en émaillant mes gestes de
"Comme ça!" répétés sur tous les tons, les disciples me
baptisèrent le "Prof-Comme-Ca".
Sur l'insistance de mes "employeurs", ce séjour d'un an
stipulé sur mon contrat semblait devoir se prolonger indéfiniment.
Moi
qui faisais soixante-dix-huit kilos pour mon mètre soixante-treize en
arrivant en France, étais-ce le climat, ou la nourriture qui ne me
convenaient guère? Toujours est-il que je maigrissais à vue d'oeil pour
bientôt me trouver à soixante-six kilos. Lorsque l'année touchait à sa fin,
le Président Bonemori me pria de demeurer encore quelque temps. Moi, cela
ne m'arrangeait pas trop, mais d'autre part, comme il était indéniable que
bien enseigner le judo exigeait tout de meme un peu plus d'un an, je pris le
parti de prolonger mon séjour. Or,
en 1955, les judokas hollandais vinrent nous voir par deux fois, et ils me
demandèrent eux aussi de venir en Hollande. On m'ouvrit donc un cours
là-bas pour lequel je fis la navette je ne sais plus combien de fois par
an. Parmi ces Hollandais se trouvait un certain Anton Geesink qui allait
devenir le grand champion des Jeux Olympiques de Tokyo. Tout se passait finalement
comme si j'étais en train de m'installer définitivement à l'étranger, car
les pays où j'allais désormais enseigner ne se limitaient plus à l'Europe,
on me demandait en Afrique et jusqu'en Amérique du Sud.
Il
y a trois ans, j'enseignais encore en tenue, malheureusement tout cela a
fini par me mettre les genoux à mal, et me voilà contraint désormais à me
tenir au bord des tatamis me bornant à voir si les instructeurs font bien
leur travail. Mais attention! Si on ne fait pas preuve d'une technique
portée à la perfection, je lance immédiatement un rappel à l'ordre
cinglant!
En même temps que le judo s'est internationalisé, toutes les rencontres
importantes ont adopté un classement par catégories de poids. On a tout
subdivisé, avec des subtilités infinies de points, de "kôka" (3
points), "yûkô" (5 points), "waza -ari" (7 points), et
tout à l'avenant. Je crois que je n'aurai jamais de mots assez durs pour
qualifier cette dégradation du judo. Tous
ces "shidô"(orientation) et ces "chûi"
(avertissements), ne me disent rien de bon. Arriver à gagner une rencontre
sans même appliquer de prise, je trouve tout de même que cela s'écarte par
trop de l'essence du judo. Du temps où j'étais à Busen (Ecole
d'Enseignement des Arts Martiaux de Kyoto), il était évident qu'il fallait
marquer son point, et il me ressouvient avoir disputé des rencontres où il
fallait même marquer ses deux points pour arracher une victoire. Après
la Guerre, on s'est mis à fabriquer de la réglementation au rythme de
l'Europe. Il faut dire que dans ce domaine les cadres dirigeants du monde
du judo japonais ont singulièrement manqué d'initiative. On va dans une
direction où c'est l'Europe qui conquiert l'hégémonie du judo dans le monde,
tandis que le judo traditionnel se trouve mis au rancart.
Ce que je dis là, moi qui ai toujours enseigné à l'étranger, peut paraître
bizarre, mais je ne laisse pas d'avoir cette impression.
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